Cultiver le discernement
M.Christine – 2020-2021
A l’heure où l’information n’a jamais été aussi accessible, nous avons souvent la sensation d’être perdus, désorientés, désinformés…
Nous croulons sous une cascade d’informations contradictoires, d’annonces, puis de controverses permanentes. On sait que les fake-news se multiplient, mais également la diversité des compréhensions, des interprétations, énoncées par des personnes qui défendent leurs intérêts ou par d’autres plus honnêtes, chacune convaincue de détenir la vérité.
De plus, les nouvelles technologies de communication accentuent ce problème : que ce soit via internet ou à travers les ondes radio ou télé, les informations circulent à la vitesse de la lumière (au sens littéral du terme !), diffusées en temps réel, donc sans prise de recul. La mise à distance d’un événement est pourtant indispensable pour l’analyser et le mettre en perspective avec le contexte global, tout en tenant compte de ses circonstances particulières. Les réseaux sociaux permettent à chacun d’exprimer son opinion dans tous les domaines, y compris ceux dans lesquels on n’a aucune connaissance, et souvent de manière anonyme… Quant à l’intelligence artificielle, nul ne peut mesurer les conséquences qui découleront de cette technologie encore très récente.
Bref, difficile de savoir à quelle source faire confiance…
Cette confusion informationnelle peut générer en nous un malaise, un état de découragement,une sensation de vulnérabilité ou même d’anxiété. Mais aussi, d’une certaine manière, par un mécanisme protecteur, elle peut entraîner une banalisation, une diminution de notre sensibilité : on s’habitue… Toutes ces émotions nous embrument et nous rendent d’autant moins aptes à voir les choses avec clarté.
Évidemment, nous n’avons pas la possibilité d’agir sur l’univers médiatique. Mais la bonne nouvelle, c’est que chacun de nous peut choisir le type de relation qu’il souhaite entretenir avec l’information.
Avant tout, ne laissons pas les médias occuper trop de place dans notre vie.
Les tragédies et les dysfonctionnements sont nombreux dans ce monde ; il ne s’agit pas de se voiler la face, il est important de rester informé. Par contre, il n’est pas utile, il est même nuisible de laisser les informations négatives occuper toute la place dans notre esprit. N’oublions pas de regarder tout ce qui va bien, là, proche de nous, n’oublions pas de prendre soin des autres, de cultiver notre lien à la nature. Mais aussi, n’oublions pas de regarder tout ce qui est positif au niveau de la société actuelle. De belles idées sont en train d’émerger, essayons d’y être attentif.
Pour certains d’entre nous, il peut être nécessaire de se donner des règles pour limiter la sur-exposition aux médias.
En matière d’information, plus que jamais, il va nous falloir cultiver le discernement, cette capacité à voir large, à apprécier les choses dans leur globalité, à aborder chaque sujet sous différents angles. Et lorsqu’il s’agit de faire des choix, le discernement consiste à envisager les conséquences de chaque option, à en soupeser les avantages et les inconvénients, y compris sur le long terme.
Prendre un peu de hauteur, et développer notre intuition, éclairée par l’amour et la sagesse.
Choisir et diversifier nos sources d’information, adopter une attitude d’ouverture
Le monde est extrêmement complexe, et nous avons tellement tendance à le simplifier !!! Nous voulons comprendre, c’est tout à fait légitime. Nous voulons croire qu’à chaque problème correspond une ou des solutions. Mais ce n’est pas si simple que ça. Il n’existe pas « une vérité » unique, mais des points de vue multiples, chacun recelant un aspect de la vérité. Pour cerner un problème de la façon la plus pertinente possible, en toute sincérité, il nous faudrait l’examiner sous toutes ses facettes, écouter des points de vue divergents, de la part d’experts et de non-experts… Bref, ceci est très difficile et prend énormément de temps ; alors, sans chercher à atteindre cet objectif – de toutes façons inaccessible -, nous pouvons décider de diversifier un peu nos sources d’information, tout en essayant de sélectionner celles qui nous semblent les plus pertinentes.
Cela nous amènera à éviter les personnes qui affirment détenir les réponses, à éviter les polémiques souvent stériles, où chaque adversaire est surtout préoccupé par l’envie de démonter les arguments de l’autre. Privilégions les sources qui proposent une analyse, et non pas seulement une version émotionnelle des faits (“c’est scandaleux, inadmissible,…“), assortie d’un point de vue catégorique, le tout martelé en boucle (ex : dans le cas d’un attentat, “cet acte odieux”, “ce drame abject”, etc.). Analyser un problème, c’est essayer d’en rechercher la source, de remonter aux causes premières, de resituer l’événement dans son contexte.
Enfin, encore une fois, ne laissons pas les informations diffusées par les médias envahir notre espace intérieur… Certes ils nous fournissent des données, mais ensuite c’est à nous d’exercer notre capacité de jugement. Et pour cela, il est essentiel d’avoir quelques clefs de compréhension sur notre propre fonctionnement psychique.
Prendre conscience de nos filtres personnels, exercer notre capacité de jugement
Chacun de nous a ses opinions, ses propres idées. Mais quelle est notre réelle marge de liberté, dans notre façon personnelle de voir les choses ?
Nous sommes en grande partie manipulés par nos émotions. Nos inquiétudes, nos attentes, notre sentiment d’injustice, nos expérience diverses troublent notre réflexion. Méfions-nous également de nos propres préjugés, de nos idées reçues, de nos avis bien arrêtés,… soyons plus modéré dans nos opinions.
Au lieu de laisser libre cours aux émotions que peut générer en moi une information (indignation, colère, etc.), suis-je capable de prendre un peu de recul et de m’interroger le plus paisiblement possible sur les causes d’un événement, ou sur les impacts de telle ou telle décision (même si je n’en ai qu’une vision partielle, bien sûr…) ?
Et même lorsque nous croyons nous appuyer sur des arguments rationnels, ce n’est pas toujours le cas. Notre jugement est bien souvent faussé par ce qu’on appelle des « biais cognitifs ». Les biais cognitifs sont des mécanismes de la pensée qui influencent inconsciemment nos choix, comme des filtres qui vont altérer notre capacité de raisonnement. Ils ont fait l’objet de nombreuses études en psychologie. Dans différents domaines, comme les sciences sociales, le marketing, les campagnes électorales, etc., la connaissance des biais cognitifs permet de comprendre et prévoir les comportements des individus, des citoyens ou des consommateurs.
Parmi les nombreux biais cognitifs identifiés, en voici quelques-uns :
- Le biais de confirmation est la tendance, très commune, à déclarer vraies les idées qui me plaisent, tendance à ne rechercher que les informations qui confirment mes croyances, et à ignorer ou discréditer celles qui les contredisent. Quand je trouve une idée intéressante, la plupart du temps c’est parce qu’elle conforte ma propre façon de penser. Les réseaux sociaux accentuent amplement ce phénomène : nous y recherchons les personnes ou les groupes en affinité avec nous, et en retour, les algorithmes se chargent de sélectionner pour nous ce que nous souhaitons lire et entendre…
- Le biais de répétition fait qu’une information nous paraîtra plus crédible si elle nous parvient de manière répétée.
- Le biais de négativité est la tendance à donner plus de poids aux expériences négatives qu’aux expériences positives, et à s’en souvenir davantage. Nous avons souvent une attirance pour les faits divers (meurtre, etc.). La presse « people » en tire grand profit !
- Le biais de disponibilité en mémoire est la tendance à considérer comme fréquent, un événement survenu récemment. (ex : J‘ai récemment entendu parler de 2 accidents de trottinette électrique, j’en déduis que l’usage de la trottinette est très dangereux)
- Le biais de conformisme est la tendance à penser et agir comme les autres le font (A noter que chez certaines personnes la tendance sera au contraire de se positionner en opposition à la majorité : le biais d’anti-conformisme).
Mais il existe encore beaucoup d’autres biais, dont certains très subtils…
Dans la période particulière que nous vivons (pandémie, confinement,..), de nombreuses thèses complotistes se font jour. Peut-être certaines sont-elles bâties sur un fond de vérité, ou sur des questionnements légitimes. Mais elles énoncent aussi de nombreuses informations erronées, qui font écho à nos insatisfactions, à nos frustrations. Nous sentons que nous ne pouvons plus faire confiance à nos gouvernants ; du coup nous sommes tentés de faire confiance à une poignée de personnes qui affirment des choses mais n’ont pas plus de crédibilité que les autres… En fait, nous sommes à la recherche d’explications simples, face à cette crise ; nous avons besoin de trouver un ou des responsable(s) vers qui tourner notre contrariété, décharger notre colère, puisque ce n’est pas possible de le faire contre le virus.
Lorsque dans notre vie survient un événement indésirable, nous avons beaucoup de difficultés à l’accepter. Il nous est insupportable de sentir que nous n’avons pas le contrôle de notre vie. Alors nous accusons notre chef, nos parents, notre voisin, la société, l’Etat, « les autres » d’une manière générale… Il nous faut à tout prix un bouc émissaire. Et quand on l’a trouvé, on commence à se raconter une histoire. Et on est à l’affût de toute information qui viendra confirmer l’histoire qu’on se raconte… A l’affût également de toute personne qui se raconte la même histoire que nous, parce que ça nous rassure, parce que ça nous conforte dans nos convictions.
D’une manière générale, il ne faut jamais oublier que dans toute communication, en fonction de son vécu, chacun comprend et interprète à sa manière les paroles qu’il entend, et que cela ne correspond pas toujours à l’idée réellement communiquée. (ex : J’entends un pédiatre expliquer que, malgré de nombreux effets nocifs, les écrans permettent aux enfants de développer leur créativité ; j’en déduis que je devrais laisser mon fils passer davantage de temps devant ses écrans pour qu’il devienne plus créatif…).
Par ailleurs, afin de clarifier notre vision des choses, interrogeons-nous sur ce qui nous paraît essentiel pour le bien du plus grand nombre. Qu’est-ce qui me semble prioritaire ? la santé ? l’emploi ? la sécurité ? la justice sociale ? la solidarité ? ma liberté individuelle ? ou les choix qui vont dans l’intérêt de tous ?… Nous ne pourrons sans doute pas toujours répondre à ces questions, mais peu importe, le principal consiste à nous interroger. Et ainsi, chaque fois que l’on essaye de porter une appréciation sur un sujet, toujours, toujours… revenons à ce questionnement « Qu’est-ce qui me paraît essentiel ? ».
Ecouter notre silence intérieur
Enfin, le discernement n’est pas seulement le résultat d’une réflexion intellectuelle. Il découle de notre clarté mentale, et cette clarté mentale se cultive par la méditation, par l’écoute de notre silence intérieur. Voir plus clair en soi, afin de voir plus clair à l’extérieur.
Sous l’influence de nos émotions, notre discernement est brouillé. On n’a pas le recul pour envisager une situation dans son ensemble. L’assise silencieuse va permettre de dégager un espace intérieur autour de l’anxiété, la colère, l’avidité, etc. Elle va aussi mettre en lumière nos propres biais cognitifs ; et lorsque nous en aurons pris conscience, ceux-ci commenceront peu à peu à perdre de leur emprise.
Ces moments de pause nous aident, à la fois, à prendre de la hauteur, et à nous rendre présent à ce qui nous entoure.
Prendre de la hauteur pour relativiser les informations, les hiérarchiser ; certains événements qui font aujourd’hui la une des médias, nous paraîtront sans doute insignifiants au regard de leur impact sur la société.
Nous rendre présent à ce qui nous entoure, afin de voir la beauté qui est là, toute proche, mais qu’on ne sait plus apprécier : la structure d’un flocon de neige, ou un partage entre humains, de cœur à cœur …
Nous relier à la profondeur de notre être, cet espace de notre conscience aussi vaste que l’univers…
Retrouver cet espace de calme, même quand des émotions viennent nous malmener, comme le fond de l’océan reste paisible quelle que soit l’agitation qui règne à la surface…
Peut-être que nous expérimenterons par moments cet état de paix et de clarté, alors qu’à d’autres moments nous serons plutôt dans une attitude de résignation ou de révolte ; essayons de repérer en nous ces différents états de conscience. Avec le temps, cette attitude de « retrait intérieur » deviendra progressivement plus fréquente et plus stable.
Pour terminer…
Nous pouvons remarquer que, même en sélectionnant et en diversifiant nos sources d’information, en essayant d’aiguiser notre faculté de raisonnement, et en faisant une place à l’écoute intérieure, il nous est souvent impossible de nous faire une opinion…
Mais au fait, a-t-on vraiment besoin d’avoir des avis sur tous les sujets ?
Prendre position nous permet de dire “je” ; cela renforce notre ego, notre sentiment d’exister en tant qu’individu, c’est pourquoi nous sommes tellement attachés à nos opinions, à nos idées, à nos croyances…
Pourtant, « savoir qu’on ne sait pas » nous permet d’entretenir un état d’esprit ouvert, capable d’entendre des points de vue extrêmement diversifiés, sans préjugés ; c’est donc la façon la plus juste d’approcher la réalité.
« N’essayez pas de chercher la Vérité,
Cessez simplement de vous attacher à vos opinions. »
Sengtsan (maître du Bouddhisme Zen), in Hsin Sin Ming
Laissons notre relation au monde évoluer, s’élargir en permanence. Regardons loin… !
Et surtout ne perdons jamais de vue notre aspiration la plus profonde. Regardons en direction de ce qui nous paraît souhaitable pour la vie humaine et pour le vivant d’une façon plus globale. L’énergie suit la pensée, donc, dans la mesure du possible, alimentons les pensées auxquelles nous souhaitons donner de l’énergie… Et pour cela, il est crucial de choisir avec soin les « nourritures » que nous offrons à nos cinq sens : écouter, regarder, sentir ce qui, dans notre vie, peut nous inspirer, élever notre vibration.
De même, s’engager dans des actions modestes mais constructives, à notre petit niveau, est une excellente façon de reprendre un peu de pouvoir sur notre vie, et de découvrir la joie de semer des graines de beauté pour le monde de demain.
De cette manière nous aurons une vision plus claire des événements, et de la place que nous devons occuper dans l’évolution de la conscience collective.