M.Christine – 2018-2019

On comprend aisément l’impact de nos agissements. Mais on sous-estime généralement l’effet de nos paroles sur celui qui les reçoit. Se questionner sur la portée de nos paroles nous incite à prendre conscience de l’importance des mots que nous employons, des messages que nous transmettons, et de la manière dont nous nous exprimons dans la vie quotidienne.
Pourquoi la parole est-elle puissante ?
Les paroles que nous entendons pénètrent par nos oreilles, puis elles s’infiltrent dans nos neurones, dans notre cœur aussi, d’une certaine manière, et dans chacune de nos cellules. Mais nous n’avons pas conscience qu’elles s’y installent pour du long terme et qu’elles feront désormais partie de nous-mêmes, consciemment ou inconsciemment. Elles sèment en nous des germes susceptibles de se développer à chaque moment de notre vie future. C’est en cela que la parole est puissante.
La parole a aussi le pouvoir de se diffuser au-delà de celui qui la reçoit : elle porte un message, et ce message va se transmettre, se communiquer, se répandre dans notre entourage, puis dans l’entourage de notre entourage, et ainsi de suite, comme une onde se répand sur l’eau autour du caillou qu’on l’on jette.
De plus, presque toujours lorsque nous parlons, nous diffusons en même temps des émotions, que nous allons transmettre à notre interlocuteur. Et c’est ainsi que certains évènements chargés de colère ou de peur vont s’enfler, s’amplifier, jusqu’à créer « une tempête dans un verre d’eau » ! Ce phénomène est vérifiable dans notre expérience individuelle. Il est aussi extrêmement fort dans les médias de nos jours, du fait que les informations soient transmises en temps réel ou presque, et répétées en boucle, jusqu’à ce qu’une nouvelle information occupe le devant de la scène …
La parole écrite est bien sûr toute aussi puissante. Les réseaux sociaux illustrent de façon magistrale comment une petite phrase peut, en quelques heures, faire le tour du globe, concentrer l’attention de milliers de personnes … et se faire bientôt oublier … Mais elle aura quand-même laissé des traces dans notre subconscient. Heureusement, le seul fait d’être conscient de cet impact nous en protège en partie.
Remarquons comment certains mots ou certaines expressions s’infiltrent progressivement dans notre vocabulaire, et influent sur notre façon de percevoir le monde : « compétitif », « rentabilité », « croissance », « flexibilité », « marché du travail », « consommateurs », « pouvoir d’achat », « sécurité », etc. Tout un langage qui était beaucoup moins utilisé du temps de nos parents et encore moins à l’époque de nos grands-parents … Le langage est à la fois le reflet d’une société, mais réciproquement, il la façonne, en quelque sorte.
Commençons par observer les paroles que nous entendons.
En une seule journée, des milliers de mots pénètrent notre cerveau. A travers les personnes de notre environnement (les proches, les collègues de travail, les personnes croisées au cours de gym ou ailleurs …), mais aussi à travers les média (journal d’informations, émissions diverses, …). De nombreuses idées, que nous croyons nôtres, se sont ainsi infiltrées en nous, à notre insu, de façon très subtile, très progressive. Les publicistes connaissent bien notre capacité à enregistrer tout ce que nous percevons, alors que nous en nions l’impact sur notre consommation. Le principe est le même pour les points de vue sur la société, sur la politique, et d’une façon générale sur notre vision du monde. Attention, les messages les plus insidieux sont ceux que l’on n’a pas écoutés de manière consciente : la télé ou la radio comme fond sonore alors que nous faisions autre chose, une chanson diffusée pendant que nous faisions les courses au supermarché, etc. Autant de messages qui se lovent dans un recoin de notre mental, et qui ressurgiront peut-être un jour, alors que nous croirons exprimer une opinion personnelle.
Heureusement, en devenant plus attentif à tous les messages qui nous parviennent, nous sommes moins victimes de leur influence inconsciente. Nous pouvons développer le discernement, cette capacité à examiner minutieusement, à trier, choisir, parmi cette multitude de données, celles qui entrent en résonnance avec notre cœur et notre conscience, pour laisser émerger notre propre vision des choses.
Notons aussi que de nombreux aspects de notre personnalité se sont construits à partir d’opinions ou d’injonctions que nous avons entendues pendant notre enfance ; soit nous nous y sommes conformés, soit nous avons développé des attitudes contraires, dans un esprit d’opposition. « Qu’est-ce que tu es maladroit ! » …, « Méfie-toi de telle ou telle catégorie de personnes … », etc. Ces messages s’infiltrent dans notre cerveau, comme des vérités ou comme des valeurs, … jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, nous puissions les remettre en question.
La communication au sein d’une relation (entre conjoints, entre amis ou collègues de travail, entre parent et enfant, etc.)
Il existe un décalage important entre ce que l’on souhaite exprimer, et ce que l’autre perçoit. Quelques repères peuvent cependant éviter certains écueils et permettre de mieux se comprendre mutuellement.
- Quand je parle à l’autre
Je peux parler de toutes sortes de choses, discuter sur des sujets divers et variés, mais pour construire une relation, je dois aussi me dire à l’autre, parler de moi, exprimer mes ressentis, mes émotions, y compris dans une situation de conflit. Dans ce cas, je le ferai, autant que possible, après avoir pris du recul, réfléchi de la façon la plus objective possible à ce qui s’est réellement passé, à ce que j’ai éprouvé intérieurement, afin d’échanger dans le respect de moi-même et de l’autre.
Lorsque l’autre n’a pas répondu à mes attentes, plutôt que de lui faire un reproche (« Tu ne m’as pas attendu ! »), il est important que j’exprime mon ressenti (« J’aurais aimé que tu m’attendes. »). Dire JE, au lieu de TU, pour que l’autre entende comment j’ai vécu cette situation.
De même, plutôt que de porter un jugement sur la personne toute entière («Tu es un menteur ! »), j’exprimerai mon désaccord avec les actes, avec le comportement (« Je suis en colère que tu m’aies menti. ») Ainsi je dénonce un mensonge ponctuel ; la personne n’est pas « définitivement » menteuse ! Différencier la personne, et ses actes ; ceci est très important pour éviter de rompre le dialogue.
Enfin, nous omettons souvent de dire certaines choses parce qu’elles nous paraissent évidentes. Mais n’oublions pas qu’elles ne le sont peut-être pas pour notre interlocuteur, et qu’il aura toujours tendance à interpréter nos paroles en fonction de ce qu’il suppose. Par exemple, quand mon fils me récite une poésie, je peux lui dire qu’il parle trop rapidement et qu’il a inversé deux mots ; s’il manque de confiance en lui, il pensera que tout était négatif. Il faut donc que je pense à souligner aussi ce qui était positif (« Le texte était dit avec fluidité, et ses intonations étaient très justes » … etc.)
- Quand j’écoute l’autre
Plaçons-nous quelques instants du côté de celui qui écoute ou qui entend les paroles de l’autre, et souvenons-nous qu’il y a toujours une part de vérité dans ce qu’il nous dit, même si cela ne nous plaît pas, même si cela blesse l’image que nous avons de nous-mêmes. En tous cas il exprime son ressenti, sa vérité, qui est souvent très différente de la mienne. Ces différences peuvent s’expliquer par des vécus différents, des expériences marquantes, des conditionnements, …
Une difficulté majeure dans la communication, est le fait que nous interprétons, nous faisons des suppositions, des déductions totalement subjectives, au lieu de nous en tenir aux paroles prononcées, et de demander des clarifications si nécessaire …
D’une manière générale, lorsque l’autre parle, laissons-lui le temps de dérouler sa pensée, et évitons de réagir avant d’avoir, en toute honnêteté, tenté de comprendre son point de vue. Alors seulement, nous pourrons exposer le nôtre, mettre les différences en perspective, etc.
Enfin, quand l’autre parle de lui, de ses joies ou de ses difficultés, écoutons-le vraiment. Savoir écouter, c’est recevoir, accueillir, sans chercher à donner des conseils ou émettre un avis, à moins que l’autre ne le souhaite. Cela demande une qualité d’attention soutenue, bienveillante, ouverte, qui ne juge pas, ne compare pas, ne culpabilise pas … Ecoutons avec notre cœur.
Maintenant reprenons le filtre proposé par Socrate pour tenter d’approcher ce que serait … une parole « juste » : vérité, bonté, utilité.
- Vérité
Bien souvent, dans la vie quotidienne, on répète des choses que l’on a entendues, sans y avoir réellement réfléchi personnellement ; est-ce que ceci est vrai ? d’où vient cette information ? Est-ce que j’ai pu vérifier cela, dans mon expérience ? dans mon entourage ? à travers d’autres sources d’information ? On a vu à quelle vitesse la parole pouvait se propager, c’est pourquoi il est indispensable de réfléchir aux conséquences de ce que l’on colporte.
Dire la vérité, c’est aussi être sincère. Cela implique d’abord d’être honnête avec nous-mêmes – ce qui n’est pas facile ! –, de mettre de la cohérence entre notre conscience, nos paroles et nos comportements (ex : J’affirme qu’il faut être tolérant, mais le suis-je moi-même dans toutes les situations ?…). C’est être intègre, désintéressé (ex : J’ai fait un compliment à une amie ; était-ce pour exprimer un ressenti sincère, ou bien parce que, plus ou moins consciemment, je souhaite qu’elle m’aime davantage ?).
Enfin, la vérité c’est exprimer notre vérité, nos ressentis, nos besoins, mais aussi notre compréhension, notre vision des choses, même si l’on sait (ou si l’on croit savoir) que cela ne correspond pas à ce que l’autre attend de nous, même si celle-ci ne va pas dans le sens de l’opinion générale, même si nos idées risquent de déranger parce qu’elles remettent en cause des habitudes ou des croyances ancrées depuis longtemps … Nous prenons le risque d’être critiqué, de nous sentir isolé, rejeté d’un groupe. Pourtant si cette vérité est importante pour nous, l’exprimer est la seule façon de lui donner vie, de la voir un jour se concrétiser.
Mais attention, notre vérité n’est pas la Vérité ! N’oublions pas de rester attentif à ce que l’autre tente de nous dire : il s’agit de sa vérité à lui … Or bien souvent, dans une conversation, nous sommes davantage soucieux d’avoir raison, plutôt qu’attaché à explorer les différentes facettes qui nous rapprocheront de la réalité…
Ces échanges, un peu confrontants, entraîneront peut-être des désaccords, mais la communication restera saine, sincère, et permettra peut-être de trouver progressivement un terrain d’entente. La vérité est une parole qui libère.
- Bonté
Il y a des paroles qui unissent, et d’autres qui séparent. Des paroles qui ouvrent le cœur, et d’autres qui le referment.
Il y a celles qui blessent, qui dressent des murs entre les personnes, entre les groupes, entre les nations, … Et celles qui vont dans le sens du bien commun, de l’harmonie, de la générosité, de l’amour ; donc de la vie …
Certaines paroles peuvent être « neutres », elles donnent des informations objectives (ex : « Demain midi, je vais manger avec ma tante. »). Mais elles s’accompagnent de tout un langage non-verbal, très important lui aussi : l’intonation de la voix, les mimiques, les gestes, … Ce langage corporel véhicule des ressentis, des valeurs, une certaine vision du monde …
Des paroles aussi banales que « bonjour », peuvent exprimer des choses bien différentes en fonction de notre qualité de présence à la personne, et de l’intention que nous mettons dans ce simple mot.
Si nous souhaitons que notre message transmette de la bonté, l’intention qui l’habite doit être pure, sincère, authentique. Elle doit émaner de notre cœur.
Sur le plan personnel, mettre de la bonté dans nos paroles est une source de joie. La joie de donner.
De plus, cette attitude peut inspirer ceux que nous côtoyons …
Nous avons donc le pouvoir de choisir la qualité d’énergie que nous souhaitons diffuser…
Mais attention, il ne s’agit pas de contrôler chaque parole qui sort de notre bouche (ce qui n’est pas possible, de toutes façons !), ni de surveiller nos gestes, nos attitudes ! Simplement, essayons de bien comprendre que nos paroles ont du pouvoir, et clarifions les valeurs qui nous animent, celles que nous aimerions diffuser.
Bien sûr, nous n’allons pas changer le monde en quelques phrases. Toutes sortes d’énergies contradictoires se croisent, s’interpénètrent, se contrecarrent, à travers les multiples interactions sociales. Mais chacun a sa part de responsabilité.
Faisons notre part, veillons à ce que nos paroles véhiculent les valeurs que nous souhaitons voir émerger dans le monde.
- Utilité
Quel que soit le contenu d’un échange verbal, il faut lui reconnaître un rôle précieux : il permet de se sentir « en relation » avec les autres ; et ceci est très important.
Cependant, par nos modes de vie actuels, nous sommes immergés sous une avalanche de sollicitations diverses – activités, images, … et paroles ! – qui étouffe nos perceptions subtiles, qui couvre le murmure du vivant en nous et autour de nous. Nous sommes dépendants au « bavardage ». Avons-nous vraiment besoin de parler pour nous sentir exister ? Souvent, de façon plus ou moins consciente, nous bavardons ou recherchons des personnes bavardes pour nous distraire, pour éviter de nous confronter à nos ressentis intérieurs, surtout lorsqu’ils sont difficiles. Ce brouhaha noie peut-être des choses essentielles … Et puis cette sorte de fond sonore ne nous laisse pas le temps nécessaire pour clarifier nos idées et les rendre constructives.
Alors, nos paroles sont-elles utiles ? Savons-nous parler avec modération ?
De nombreuses paroles déversées par nous-mêmes et par notre entourage n’ont pour fonction que de colporter des faits divers, des rumeurs, des commérages. Est-ce que ceci va dans le sens de la bonté ?… Quelquefois nous sommes peut-être en train de pleurer sur notre sort. De déverser de l’amertume. Ou d’extérioriser notre vision pessimiste, nos peurs vis-à-vis de la société, vis-à-vis du monde. N’oublions pas que nos paroles ne laissent pas notre interlocuteur indifférent, il va être affecté – plus ou moins -, et ce sont des énergies que nous diffusons dans la conscience collective, des énergies qui nourrissent la Vie, ou qui lui tournent le dos.
Les limites de la parole
Ce que vous dites n’est pas ce que l’autre entend. Car les mots n’ont pas exactement la même signification pour tout le monde !
Quand nous entendons un mot, c’est souvent l’inconscient qui traite l’information. L’inconscient est un immense réservoir, il établira un lien entre le mot reçu et les diverses expériences emmagasinées.
Chacun a ses propres représentations ; un même mot, prononcé face à dix personnes, évoquera dix réalités différentes. Exemple : « la nuit » sera, pour l’un, synonyme d’insécurité, pour un autre, un moment de repos fort agréable, pour un troisième cela évoquera une sensation de solitude, ou au contraire le souvenir de soirées mémorables entre copains ; quelqu’un y verra un monde de poésie mystérieuse, ou encore des calculs astronomiques complexes, et ainsi de suite.
Ainsi, la parole peut enfermer, déformer. Elle ne peut exprimer toute la profondeur d’un vécu intérieur, d’une émotion, d’un sentiment, d’une réflexion, d’une intuition, …
Alors … quand la bouche se tait, peu à peu le silence intérieur peut apparaître. Et dans ce silence, une rencontre avec l’autre est possible, différente, plus vaste, plus intime.
« La parole est d’argent, le silence est d’or. » Ce proverbe nous rappelle que dans de nombreuses circonstances, il est largement préférable de se taire, pour mieux écouter, pour mieux laisser l’autre s’exprimer. Savoir écouter, réellement, profondément, c’est reconnaître l’autre, lui laisser l’espace de se dire, c’est quelquefois lui permettre de clarifier ses pensées, ses ressentis, de découvrir avec étonnement, des idées qu’il ne s’était jamais formulées de façon claire.
Pour conclure…
Dans une relation interpersonnelle, l’expression « donner sa parole » montre combien il s’agit d’un acte précieux, qui permet de sceller une amitié, d’offrir un espace d’accueil inconditionnel.
De la même manière, quel que soit le contexte, la parole est toujours un acte qui engage.
Il n’existe évidemment pas de recette à appliquer pour « parler juste ». L’expression « tourner 7 fois sa langue dans sa bouche avant de parler » peut nous y aider, à condition d’utiliser ce petit temps qui précède la parole pour retrouver notre espace de calme intérieur. C’est de ce lieu-là que naîtra la parole la plus juste, en laissant un peu moins de place au mental et à ses lourdes chaînes de conditionnement.
Si nous comprenons profondément le pouvoir des paroles, nous pourrons aussi nous interroger sur le pouvoir de la pensée : un nouveau chantier à ouvrir …
La pensée et la parole ont le pouvoir de créer le monde. La pensée et la parole sont à l’origine de tout ce que nous connaissons, sur le plan matériel, mais aussi toute l’organisation de la société, les courants de pensée – politiques, philosophiques, religieux … Aujourd’hui, par nos pensées et nos paroles, nous sommes en train de construire demain.
Alors, quelles paroles souhaitons-nous mettre au service de la famille humaine ?